Des plateformes comme bibliothèques

Michael Ravedoni
20.09.2019

Résumé
Originalement publié dans la revue de l’AGBD, Hors-Texte, n°117, septembre 2019. À quoi ressembleront les bibliothèques dans quarante ans ? Pour ne pas y répondre de manière hasardeuse, je me suis posé une seconde question : les bibliothèques existeront-elles encore dans quarante ans ? Après réflexions, la conclusion à laquelle je suis arrivé est que les bibliothèques n’existeront plus telle que nous les concevons et connaissons aujourd’hui.
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À quoi ressembleront les bibliothèques dans quarante ans ? Pour ne pas y répondre de manière hasardeuse, je me suis posé une seconde question : les bibliothèques existeront-elles encore dans quarante ans ? Après réflexions, la conclusion à laquelle je suis arrivé est que les bibliothèques n’existeront plus telle que nous les concevons et connaissons aujourd’hui.

Cette conclusion, très discutable je l’avoue, m’a toutefois servi de socle pour nourrir une réflexion sur le futur des bibliothèques. Plus précisément, sur la vision que je projette pour les bibliothèques publiques au terme de 2059. Il s’agit de la bibliothèque plateforme associée au rôle du bibliothécaire-facilitateur évoluant dans un réseau distribué de plateformes.

Les bibliothèques plateformes

Plateforme. Quel drôle d'épithète… Et quel drôle de choix que celui de l'associer à la bibliothèque ! Vous avez raison. Pourtant ce terme a bel et bien était choisi avec soin. En informatique et dans le monde du Web, il a un sens bien particulier Traduction libre. Citation originale: A "platform" is a system that can be programmed and therefore customized by outside developers -- users -- and in that way, adapted to countless needs and niches that the platform's original developers could not have possibly contemplated, much less had time to accommodate. :

Une “plateforme” est un système qui peut être programmé et donc personnalisé par des développeurs externes — des utilisateurs — et ainsi adapté à d'innombrables besoins et niches que les développeurs originaux de la plateforme n'auraient pas pu envisager, et encore moins pu intégrer par manque de temps. Avec cette définition, on comprend alors qu’une plateforme est un système où ses utilisateurs peuvent créer et apporter ce dont ils ont besoin, sur la base du travail de ses créateurs, dans le but d’améliorer le système. Si nous transposons cette définition pour la bibliothèque, elle devient alors un lieu virtuel ou physique créé par les bibliothécaires et proposant un ensemble de ressources, de services et d’outils permettant aux usagers de créer d’autres ressources, services ou outils adaptés à leurs besoins dans le but d’alimenter et d’améliorer la bibliothèque. L’idée, bien que simple, implique néanmoins certaines exigences pour une bibliothèque :
  • donner accès et mettre à disposition tout ce qu’elle possède :
    • espaces ;
    • équipements ;
    • services : service de recherche, catalogue en ligne, API (application programming interface), Wi-Fi, aide et accompagnement, serveurs web, etc. ;
    • collections : traditionnelles (ouvrages, musiques, vidéos, etc.), données institutionnelles, métadonnées du catalogue, jeux de données, enquêtes, comptes-rendus, résumés, modes d’emploi, vidéos formatives, conférences filmées, interviews, posters, expositions physiques et virtuelles, passions et expertises des usagers ;
    • activités : formations, ateliers, conférences, débats, cafés philosophiques, concerts, spectacles, expérimentations, projections, etc. ; et
    • partenariats ;
  • créer et mettre en place des outils, des services et des espaces qui permettent aux usagers de développer et de co-créer leur bibliothèque ;
  • impliquer le bibliothécaire afin qu’il incarne le rôle de guide ou de facilitateur auprès des usagers, qu’il facilite l’organisation des ressources par la classification, la description, la hiérarchisation et l’organisation en collections et participe de manière indépendante ou avec les usagers à l’amélioration de la plateforme : création d’outils, de services et d’espaces, création de ressources, rédaction de documents, développement d’expertise, etc.
La mise en place de ces implications permet alors de :
  • développer les connaissances des usagers et élargir leur vision de la bibliothèque ;
  • mettre à disposition des usagers l’expérience des bibliothécaires et l’infrastructure physique ou virtuelle de la bibliothèque, afin de faciliter la création, le partage et la diffusion des connaissances, dans le but de pérenniser la culture ;
  • créer un lieu physique où les usagers et les bibliothécaires se retrouvent ensemble au sein d’une interface ou d’une plateforme afin de construire leur bibliothèque ;
  • créer un espace motivant, où les usagers se sentent appartenir à quelque chose de plus grand qu’eux, où ils se sentent impliqués, écoutés et libres, où leur responsabilité est engagée. De ce fait, la co-création d’une bibliothèque basée sur le respect et la confiance mutuelle devient possible.
Novateur ou classique ? J’ai envie de dire : les deux. En effet, pour certaines institutions ce concept est bel et bien ancré depuis longtemps. Pour d’autres, toutefois, ce n’est pas encore le cas.

Le bibliothécaire

Pour R. David Lankes, le bibliothécaire peut se définir par sa mission Citation originale: The mission of librarians is to improve society through facilitating knowledge creation in their communities. :

La mission des bibliothécaires est d'améliorer la société en facilitant la création de connaissances dans leurs communautés.

En d'autres termes, cela signifie : [faire] de la communauté un meilleur endroit en aidant les membres de la communauté à apprendre Citation originale: [make] the community a better place by helping community members learn. Cela peut paraître déroutant. Car, c'est vrai, nous n’avons pas l'habitude de définir le bibliothécaire comme cela. De manière plus instinctive, on définirait le bibliothécaire comme « la personne qui travaille dans une bibliothèque ». Pourquoi pas ! Mais l’idée de définir un concept par sa mission me plaît beaucoup. Ce procédé donne un côté "visionnaire" puissant qui rend le concept bien plus vibrant.

Ainsi, un mélange des dires de R. David Lankes et des réflexions que j’ai entreprises me mène à proposer la définition suivante du bibliothécaire :

Le bibliothécaire est un individu dont la mission est d’améliorer la société en facilitant la création de connaissances, le partage de culture et la diffusion de ressources dans sa communauté.

Ici, faciliter signifie accompagner, encourager, soutenir, apprendre et huiler les rouages des relations humaines quand cela s’avère nécessaireDu terme faciliter découle toutes sortes de compétences de base que le bibliothécaire doit posséder comme : des compétences sociales, relationnelles et pédagogiques, l'adaptation continuelle aux technologies, la gestion des ressources (acquisition, description, organisation et préservation), etc. Le Curriculum de Salzburg présente ces compétences de manière plus détaillée.

Nous voyons avec cette définition que la bibliothèque n’est pas mentionnée. Ceci est bien voulu. Je pense que le métier de bibliothécaire ne s’exerce pas forcément dans une bibliothèque. N’importe quelle organisation, institution ou entreprise est une communauté ou contient des communautés. Chacune d’entre elles a besoin de s’améliorer. Chacune d’entre elles a besoin que ses rouages internes soient facilités. Chacune d’entre elles se donne comme objectif final de diffuser ses résultats au plus grand nombreQuoi que ! Ce n'est malheureusement pas toujours le cas. Nombreux sont ceux qui pensent encore que garder l'information et la connaissance secrètes permet de rendre le monde meilleur..

Le bibliothécaire sera donc celui qui possédera les compétences qui découlent de la mission présentée. Lors de ma formation, j’ai eu la chance d’entendre Madame Yolande Estermann Wiskot nous confier : Être spécialiste ID, c'est savoir faire mieux que quiconque les tâches que l'on s'imagine que tout le monde maîtrise. Si la plupart des gens ne savent pas aujourd'hui accomplir ces tâches, qu'en sera-t-il alors dans 40 ans ? Les compétences du bibliothécaire seront encore plus transversales et encore plus nécessaires qu'aujourd'hui pour tout type d'organisation. C'est pourquoi je pense que dans quatre décennies l’on parlera plutôt de compétences informationnelles ou de facilitateurs que de métier de bibliothécaire.

Le bibliothécaire-facilitateur peut donc être utile partout ! Il n’est pas uniquement la personne qui range les livres empruntés sur les étagères de la bibliothèque. Oh, combien de fois ai-je entendu : « –  Tu es bibliothécaire ? – Oh incroyable ! Moi aussi j’aime les livres ! ». La faute à qui ? Je dirais principalement aux bibliothécaires eux-mêmes qui montrent uniquement cette facette-là de leur métier ou qui n’osent pas adopter une vision plus large et vibrante de leur mission.

Un réseau de plateformes

Selon cette définition et la vision présentée, le bibliothécaire a une légitimité pour travailler en dehors de la bibliothèque. En outre, il possède non seulement cette légitimité, mais également les compétences pour le faire puisqu’il est familier avec le fonctionnement d’une plateforme. Ainsi, si les bibliothécaires sont capables de mettre en place des bibliothèques plateformes, ils sont capables de créer des musées plateformes, des centres d’archives plateformes, des entreprises plateformes et même des cafés plateformes ! En effet, la mission du bibliothécaireAméliorer la société en facilitant la création de connaissances, le partage de culture et la diffusion de ressources dans leurs communautés (ou institution). reste bien évidemment compatible avec les missions particulières de chaque institution, entreprise ou organisation présente en société.

La suite logique de la présence d’une multitude de plateformes est la création d’un réseau cohérent de ces dernières. Pour ce faire, il convient de distinguer deux types de plateformes : la plateforme informationnelle et la plateforme culturelle.

La plateforme informationnelle sert de support pour la diffusion, l’échange, la structuration et la création d’information. Elle intègre les caractéristiques techniques et technologiques de la plateforme. Elle sert alors d’infrastructure de base pour le Web décentralisé et socialThe web is more a social creation than a technical one. I designed it for a social effect — to help people work together — and not as a technical toy. The ultimate goal of the Web is to support and improve our weblike existence in the world. We clump into families, associations, and companies. nous disait le créateur du Web en l’an 2000 déjà . Un Web de données et d’automatisation qui intégrera des protocoles de communications ouverts et décentralisés ainsi que des formats de données uniformisésJe pense par exemple au protocoles ActivityPub, Dat, IPFS, Web Annotation Protocol et Linked Data Notifications, au standards WebID, Decentralized Identifiers, JSON-LD et RDF au schéma de données schema.org et au projets Solid (Social Linked Data) et SAFE Network..

La plateforme culturelle, elle, est une plateforme informationnelle couronnée des caractéristiques humaines, sociales et pédagogiques qu’apporte une plateforme. On y vient pour échanger, discuter, créer, apprendre et partager ensemble. L’organisation mère mettra à disposition son infrastructure, ses ressources et ses espaces pour servir ces buts précis, en fonction de sa nature et de ses besoins.

Ensemble, ces deux types de plateformes formeront un réseau d’acteurs partageant des protocoles de communication communs. Suite logique, des acteurs partageant une même localisation géographique ou un domaine précis pourront fédérer les ressources créées au sein d’une plateforme mère qui, elle-même, sera fédérée avec d’autres plateformes mères au sein d’une plateforme grand-mère.

Ainsi, les ressources (livres, plans, vidéos, peintures, etc.) et les connaissances créées par les individus au sein des plateformes seront directement et automatiquement diffusées à travers ce réseau. L’invention du matériau composite Alpha de Monsieur X, la sculpture Beta de Madame Y et les plans de constructions de la salle de spectacle Thêta de l’entreprise Z seront alors accessibles et pourront inspirer des milliards d’individus. Non seulement ces ressources et cette culture seront accessibles de manière structurée, mais elles pourront être reproduites, recréées, retravaillées, discutées et présentées au sein des organisations plateformes avec l’aide de son infrastructure et des facilitateurs-bibliothécaires. Ce processus permettra plus d’échanges, plus d’innovation et plus de solutions adaptées aux problèmes locaux.

Cette vision ouvre tout un champ d’exploration et de possibilités qu’il est difficile de présenter succinctement. J’espère néanmoins que ces trois points — la bibliothèque plateforme, la mission du bibliothécaire et le réseau de plateformes — auront éveillé en vous l’envie de construire ensemble le monde de demain et vous inspireront pour ces quatre décennies à venir.