Modèle – Bibliothèque plateforme

par Michael Ravedoni

Il est maintenant temps de convertir les éléments cités plus haut dans la synthèse en un modèle qui va permettre aux bibliothèques de relever les défis du XXIe siècle. Pour ce faire, je me suis principalement basé sur les modèles de la bibliothèque troisième lieu, du Four spaces model, de la bibliothèque en tant que plateforme et du New librarianship, tout en satisfaisant le plus de recommandations générales énoncées plus haut. D’ailleurs, chaque fois qu’une recommandation est satisfaite, son numéro sera indiqué entre crochets dans le texte afin de le notifier. La proposition aura pour but de servir de modèle général qui pourra se décliner selon les environnements et les contraintes liées au terrain. Le chapitre 9 montrera un exemple de déclinaison possible.

But

Nous débuterons la présentation de ce modèle par un énoncé qui nous guidera tout au long du chapitre : la bibliothèque, espace dédié à la création, au partage et à la diffusion de culture. En d’autres termes, l’objectif est simple : mettre à disposition des communautés l’expérience des bibliothécaires et l’infrastructure physique ou virtuelle de la bibliothèque, afin de faciliter la création, le partage et la diffusion des connaissances, dans le but de pérenniser la culture de ces mêmes communautés. Une des missions d’une bibliothèque est de transmettre et pérenniser le patrimoine culturel de la société. Pourquoi ne pas offrir à ceux qui créent et vivent la culture, la possibilité de la transmettre directement ? Offrir la culture par ceux qui la créent. La bibliothèque agirait donc comme un facilitateur entre créateurs et utilisateurs de culture. Puis, comme un catalyseur ayant l’infrastructure et l’expertise nécessaires pour capitaliser et pérenniser cette culture.

De la donnée à la culture

Pour continuer, il nous est donc nécessaire de définir la culture. Qu’est-elle ? Nous prendrons comme définition celle de l’UNESCO (UNESCO, 1982) :

La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances.

Selon l’énoncé, il est question de « création de culture ». Comment donc crée-t-on la culture ? Pour l’expliquer, je me suis inspiré de la pyramide DIKW (data-information-knowledge-wisdom) (Rowley, 2007) que nous avons revisitée. Je propose cette variante (DISCC), construite à travers le prisme de la vision de David Lankes, qui me semble bien meilleure pour expliquer comment naît la culture au sein de notre société.

Infographie créée par Michael Ravedoni sou licence CC0.
  • Une donnée est une description élémentaire d’une réalité véhiculée à travers le langage. Elle est, par exemple une observation ou une mesure.

  • Une information est un ensemble organisé de données contextualisées qui véhiculent un message. Cela peut être un énoncé, un concept, un document. Lorsqu’il prend forme matériellement, ce message est généralement inscrit sur un support : une ressource textuelle, audiovisuelle, sonore ou iconographique. Plusieurs informations ou ressources de même nature, organisées de manière cohérente, forment des savoirs : la collection.

  • Le savoir est un ensemble organisé d’informations dans un domaine donné. On regroupe généralement ces informations sous le nom de collection pour former, en bibliothèque, un catalogue ou une base de données.

  • La connaissance est un savoir propre à chaque individu, intériorisé à travers le processus d’apprentissage (Meichel, 2009). Dynamique, elle est intrinsèquement liée aux passions, aux croyances, à l’expertise et au parcours d’un individu. Une connaissance partagée devient culture.

  • La culture est alors l’ensemble des traits distinctifs communs que partagent un nombre donné d’individus à travers une communauté.

Nous sommes maintenant capables d’expliquer comment la culture — en passant de la donnée, à l’information, puis au savoir et à la connaissance — se forme au sein d’une communauté. Tout comme la connaissance est l’ensemble des savoirs digérés et interprétés par un individu à la lumière de sa propre réalité, la culture est l’ensemble des connaissances que partage un groupe d’individus à la lumière de leur réalité commune. Dans la plupart des cas, lorsqu’une réalité commune est partagée par plusieurs individus, ils forment une communauté.

Communautés

Vous l’avez compris, la culture est liée à la notion de communauté. Comment la définissons-nous ? Une communauté est un groupe d’individusUn individu faisant partie d'une communauté est un membre de cette communauté. Ainsi, nous proposons d'appeler les « clients » ou « usagers » des bibliothèques, des « membres », version courte pour « membres de la communauté » [3]. consciemment liés par au moins une variable (Lankes, 2017 ; 2012, p. 75). Par exemple, la localisation géographique, la langue, les coutumes, un mode de vie, une vision du monde, des intérêts communs ou des valeurs communes. En faisant le parallèle avec la définition de la culture donnée plus haut, nous pouvons dire qu’une communauté partage une culture commune. Ainsi, lorsque nous évoquons « la création, le partage et la diffusion de culture », cela implique le fait que ces actions se déroulent au sein d’une communauté. Ainsi, je propose d’appeler les « clients » ou « usagers » des bibliothèques, « membres » [3].

Infographie créée par Michael Ravedoni sou licence CC0.

Cette vision pose alors la question de l’étendue et du champ d’action des communautés. Nous pouvons percevoir l’ensemble des êtres humains comme une grande communauté. En effet, nous partageons tous une même caractéristique : notre lieu d’habitation est la Terre. Dans cette grande communauté, il existe une multitude de plus petites communautés, qui elles-mêmes en contiennent d’autres et ainsi de suite. Mais ce n’est pas tout, certains membres de certaines communautés appartiennent simultanément à plusieurs communautés. Cela signifie aussi que parfois, une communauté englobe partiellement ou totalement une autre communauté (Figure 2). De plus, l’appartenance à une communauté est basée sur des variables communes qui sont bien souvent changeantes. La ville d’habitation ou nos croyances en sont deux bons exemples. Ainsi, si nous cartographions les communautés du monde entier, elles seraient sans cesse en mouvement en fonction des croyances, des expertises et des passions des individus [22].

La définition de la communauté que j’ai proposée mêlée à celle de la culture confirme que le modèle du DISCC (voir section 8.2) est pertinent. La création de culture se fait bien à partir des connaissances propres à chaque individu via le processus de partage au sein d’une communauté liée par au moins une variable commune.

Dans ce modèle, la bibliothèque devient une plateforme qui intègre, coordonne et réunit les communautés existantes au sein de ses espaces. Et lorsqu’une communauté n’existe pas, la bibliothèque facilite sa création. La bibliothèque agit alors comme un hub, comme une plateforme pour communautés. Une plateforme où elles peuvent se réunir, partager, échanger, innover et se défaire. Les communautés ont alors accès à un large réseau rayonnant à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la bibliothèque.

Apprentissage

Selon l’énoncé, le but est de dédier l’espace « bibliothèque » à la création, au partage et à la diffusion de culture. Nous avons constaté que la création de culture passait par le partage de connaissances entre membres au sein d’une communauté — et que les connaissances étaient créées à partir des savoirs via l’apprentissage par intériorisation et par appropriation. Essayons de développer l’idée. Nous définirons alors l’apprentissage comme une modification stable et durable du comportement cognitif, émotionnel, physiologique ou social d’un individu, provoquée par l’expérience et l’appropriation interne de savoirs. Celui-ci peut se faire selon différents modèles. Parmi eux, nous trouvons notamment les modèles suivants (Barnier, 2009) :

  • le modèle transmissif a pour but de transmettre des savoirs en les exposant le plus clairement et le plus précisément possible dans le but de les déverser dans la tête de l’apprenant. C’est le modèle d’enseignement classique ;

  • le behaviorisme est une théorie de l’apprentissage qui a pour but d’inculquer des comportements et acquérir des automatismes via la répétition et la mise en place du stimulus-réponse ;

  • le constructivisme, en référence à Piaget, a pour but de faire apprendre, faire étudier, guider et accompagner l’apprenant via la confrontation à des situations-problèmes. L’apprenant devient le protagoniste actif du processus d’apprentissage et des modifications comportementales qui en résultent. Il suppose que les connaissances d’un individu sont liées à une reconstruction des savoirs ou des connaissances antérieurs et non à un simple déversement de celles-ci ; et

  • le socioconstructivisme (Vygotski et de Bruner) introduit une dimension supplémentaire au constructivisme : l’interaction, l’échange, la cocréation. La connaissance se crée non plus seulement par la confrontation à des situations-problèmes, mais par le produit d’activités sociocognitives liées aux échanges entre l’enseignant et l’apprenant et entre les apprenants eux-mêmes.

Socioconstructivisme

Pour cette proposition de modèle, je considère que le modèle d’apprentissage le plus adapté en bibliothèque est le socioconstructivisme. Ce modèle permet, en effet, la « prise en compte des représentations des apprenants sur les objets d’apprentissage, de développer la maîtrise d’outils pour apprendre à apprendre, d’insister sur les processus d’appropriation de connaissances, de solliciter l’activité métacognitive » (Barnier, 2009). De plus, dans cette perspective, l’enseignant adopte un rôle très proche de celui du bibliothécaire [2 et 23] (Barnier, 2009) :

[…] plus qu'un transmetteur de connaissances, il est un guide, une personne ressource, un tuteur, un régulateur, un passeur, un médiateur. À la distinction entre le niveau de ce que l'élève est capable d'atteindre tout seul, et celui qu'il est capable d'atteindre avec l'aide d'un adulte ou d'un pair, s'ajoute l'idée que l'élève saura bientôt faire par lui-même, ce qu'il parvient actuellement à réaliser avec l'aide d'autrui. Ainsi, en collaboration, sous la direction et avec l'aide de quelqu'un, l'élève peut toujours faire plus et résoudre des problèmes plus difficiles que lorsqu'il agit tout seul.

Le socioconstructivisme est la légitimation théorique que l’apprentissage peut se faire par l’expérience au travers d’un processus social [1.1 et 1.3]. C’est bien là que nous souhaitons arriver : proposer des espaces qui permettent l’apprentissage via l’expérience en cocréant avec les autres membres [10 et 12]. C’est en partie ce que proposent le Four spaces model, la bibliothèque en tant que plateforme et la bibliothèque troisième lieu [5]. De plus, apprendre par soi-même permet le développement de l’autonomisation [6] et la création d’outils facilitant l’apprentissage [11]. Le bibliothécaire peut aussi orienter les activités et créer des outils afin de soutenir l’acquisition de compétences informationnelles, informatiques et sociales [9].

Métacognition et Conversation theory

Nous l’avons vu à la section 6.3, selon la Conversation theory de Gordon Pask, la connaissance est créée à travers la conversation. Ce que nous n’avons pas précisé est que pour qu’il y ait une conversation, avec nous-mêmes ou avec les autres, il nous faut un point de départ. Ce point de départ est le savoir. En bibliothèque, le savoir est disséminé sous forme de collection. Un élément de cette collection peut, par exemple, être un livre. En lisant ce livre, nous avons, non pas une conversation avec l’auteur ou le texte, mais avec nous-mêmes. En lisant passivement le texte, rien ne se passe, ce n’est pas ainsi que nous apprenons. Nous apprenons en ayant une pensée active sur nos propres processus mentaux, en nous appropriant intérieurement la matière. Ainsi, c’est en nous interrogeant sur le contenu d’un texte, en interagissant avec nous-mêmes, que la conversation peut avoir lieu et que nous apprenons.

Dans ma proposition de modèle, je conçois également la communauté comme une collection (voir Support dans la section 8.5). Dans ce cas, un élément de la collection peut par exemple être un membre et l’expertise qu’il possède sur un sujet particulier. De la sorte, une conversation, une interaction ou un débat avec ce membre, permet d’intérioriser son expertise et de s’en faire une compréhension propre. La conversation ainsi établie permet la création de connaissances chez soi-même via le processus d’apprentissage. La métacognition et la Conversation theory agrémentées de ces deux exemples, confirment bien que le modèle du DISCC (voir section8.2) est pertinent. La création de connaissances se fait bien à partir du savoir via le processus d’apprentissage.

Cycle d’apprentissage

Les cycles d’apprentissage (learning cycle ou inquiry cycle en anglais) sont des modèles qui servent à comprendre comment les gens apprennent par étapes. Il en existe un grand nombre. J’ai cependant choisi de retenir le MYP Inquiry Cycle créé par l’International School of Tianjin (2017) sur la base des travaux de Kath Murdoch, Diane Oberg, Jennifer Branch et Barbara Stripling. J’ai effectué ce choix, car ce modèle synthétise brillamment les travaux des chercheurs dans ce domaine jusqu’ici. De plus, celui-ci a été concrètement appliqué et ajusté sur le terrain par une bibliothèque internationale. Le cycle est le suivantLe cycle peut être trouvé à l'adresse suivante : http://www.istianjinelearning.org/library/ist-inquiry-cycle/ :

Impliquer — Explorer — Connecter — Créer ­— Méditer

EngageExploreConnectCreate ­— Reflect.

Il est intéressant de voir qu’en regroupant Impliquer et Méditer en une seule étape (Éveiller) et en transformant Connecter par Participer (qui sont très proches), le cycle s’adapte parfaitement au Four spaces model. C’est pourquoi j’ai eu l’idée d’adopter les quatre espaces du modèle comme les étapes du cycle d’apprentissage : Explorer — Participer — Créer — Éveiller [6].

Le cœur

Reprenons à présent notre énoncé : la bibliothèque, espace dédié à la création, au partage et à la diffusion de culture. La question à se poser maintenant est : comment faire pour faciliter cette création de culture avec les communautés ? Avec ce que nous avons vu précédemment, nous pouvons transformer cette question en : comment faciliter la création de connaissances chez les membres via l’apprentissage et permettre leur partage ? Ou encore : comment faciliter la transformation de savoirs en connaissances par l’interaction sociale et la conversation interne pour qu’elles profitent à la communauté ? La réponse est simple. Il faut une méthode, un cycle et un support.

Méthode — l’apprentissage

Concernant la méthode, nous en avons parlé dans la précédente section. Il s’agit du socioconstructivisme associé à la Conversation theory, à la métacognition et au cycle d’apprentissage. La mise en place d’une telle association permet de :

  • apprendre des autres par le débat, la discussion, le partage de connaissances et de savoirs ;

  • apprendre seul par la transformation de savoirs en connaissances et d’ainsi devenir de plus en plus autonome ;

  • générer de nouvelles connaissances, que l’on n’aurait pu former seul, par la cocréation et la collaboration avec les autres membres ;

  • être accompagné d’un transmetteur de savoirs, un guide, une personne ressource, un tuteur, un régulateur, un médiateur et un facilitateur de création de connaissances : le bibliothécaire.

Cycle — ressource-collection-connaissance-culture

Le cycle est une suite ininterrompue d’étapes se renouvelant généralement dans un ordre immuable. Le cycle que j’ai choisi est le suivant : ressource-collection-connaissances-culture. Il est basé sur le modèle du DISCC (voir section 8.2). Voici le détail des étapes :

  • Ressource : une ressource est textuelle, audiovisuelle, sonore ou iconographique : un livre, un article, un compte-rendu, un mode d’emploi, un résumé, un film, l’enregistrement d’une conférence, une interview, etc. Une ressource est également humaine : l’individu. La ressource est l’unité de base avec laquelle travailler ou apprendre.

  • Collection : la collection est un ensemble organisé de ressources formant le savoir : base de données, catalogue des livres, catalogue des e-books, périodiques, jeux de données, discographie, filmographie, liste d’experts, etc. Il représente la somme des ressources. L’organisation et la classification des ressources en collections permettent de s’y retrouver plus commodément et facilitent l’apprentissage. Par ce biais, la transformation du contenu d’une ressource en connaissance s’avère plus aisée.

  • Connaissance : la connaissance est l’ensemble des passions, des expertises et des croyances propres à un individu, créé à partir des ressources présentes dans les collections. Elle est un ensemble de ressources interprété à travers le prisme de la réalité propre d’un individu. C’est la matière première de la transmission. C’est cette connaissance qui va être dispensée, discutée et transmise à d’autres par le biais d’ateliers, de formations, de débats, de discussions, d’expérimentations, etc. Le but est de permettre la création de connaissances individuelles. La transmission peut être initiée par un seul individu vers d’autres individus, ou être initiée en groupe — à l’aide de ressources et des collections.

  • Culture : la culture est l’ensemble des connaissances que partagent un groupe d’individus à la lumière de leur réalité commune : coutumes, modes de vie, arts, croyances, valeurs, lois, traditions, sciences, etc. Elle est l’âme d’une communauté à préserver et à diffuser. La transformation de la connaissance en culture passe par le partage entre membres et la réalisation d’objectifs et de projets communs.

Pour boucler la boucle, il nous manque une étape : la diffusion de la culture. La diffusion passe par la création et la publication de ressources qui documentent la façon dont les connaissances ont été créées. Des ressources qui vont permettre la création de connaissances a posteriori. Il s’agit de comptes-rendus, de résumés, de modes d’emploi, de vidéos formatives, de conférences filmées, d’interviews, d’expositions, de posters, etc. Cette diffusion est donc un élément nécessaire à la transformation de connaissances en culture :

  • à l’intérieur de la communauté ; et

  • à l’extérieur de la communauté [1.2] : institutions partenaires, réseau de bibliothèques, métaservices, autres communautés, etc.

Ces publications sont ensuite thésaurisées et organisées dans des collections afin de permettre :

  • de renouveler, a posteriori, un cycle complet ;

  • de sauvegarder et pérenniser la culture nouvellement créée ; et

  • de rendre visible et exploitable le processus, par des acteurs externes.

Parfois, après une activité de création artistique ou intellectuelle, les membres auront élaboré des œuvres, des objets ou des créations communes : ouvrages, articles, peintures, musiques, films, poteries, objets à partir d’imprimante 3D, applications mobiles, habits faits main, etc. Une manière de valoriser les réalisations effectuées par les membres est de les rendre visibles directement au public, par la mise en place de podiums ou d’expositions physiques ou virtuelles. De cette manière, les membres afficheraient publiquement leurs créations qui, pourquoi pas, inspireront d’autres membres à faire de même [13]. De plus, cela contribuerait à la création d’un sentiment d’appartenance envers la communauté et à la l’élaboration d’une mémoire collective (Cohen et al., 2014, p. 74).

Dans le cycle complet, le bibliothécaire est présent tout au long des étapes pour [15 et 23] :

  • faciliter l’organisation de ressources en savoirs par la classification, la description, la hiérarchisation et l’organisation en collections ;

  • créer des opportunités permettant l’apprentissage et la création de connaissance : espaces de travail, de découverte, espaces de rencontres informelles, débats, conférences, ateliers, formations, expérimentations, etc. Il facilite également le processus en “mettant de l’huile dans les rouages” en gérant les membres et les conflits potentiels ;

  • faciliter la création de ressources documentant le processus de création de connaissances ainsi que le processus de transformation de connaissances en culture ;

  • faciliter la création de ressources qui permettent la création de connaissances a posteriori ;

  • thésauriser et sauvegarder la culture dans le but de la préserver ;

  • participer de manière indépendante ou avec les membres au cycle : création de services, création de ressources, rédaction de documents, développement d’expertise, etc.

Support — mise à disposition et plateforme

Pour que la méthode et le cycle puissent prendre vie, il leur faut un support : la bibliothèque en tant que plateforme. Nous n’allons pas entrer dans les détails puisque nous avons présenté et défini la bibliothèque en tant que plateforme en section 5.3 : un lieu physique ou virtuel créé par les bibliothécaires proposant un ensemble de ressources, de services et d’outils permettant aux usagers de créer d’autres ressources, services et outils adaptés à l’évolution de la communauté dans le but de l’alimenter [12 et 22]. Le premier élément à réaliser pour mettre en place une bibliothèque plateforme est de mettre à disposition l’infrastructure de la bibliothèque [15]. Pour que cela fonctionne, il est nécessaire de recenser toute l’infrastructure présente [16] :

  • espaces : espaces de rencontres informelles, espaces de travail, box de travail, salles de conférences, salles de formation, espaces d’exposition, scènes, loges, salles de spectacles, espaces dédiés au silence, espaces de repos, restaurants, cafétérias, etc. ;

  • équipements : photocopieurs, scanneurs, lecteurs microfilms, lecteurs vidéo analogiques ou numériques, lecteurs audio analogiques ou numériques, postes informatiques, téléphones fixes, terminaux mobiles, etc. ;

  • collections :

    • traditionnelles : ouvrages, périodiques, documentation, affiches, étiquettes de bouteilles de vin, articles, travaux académiques, e-books, musique, vidéos, photographies, jeux, ressources pédagogiques, bases de données, données de la recherche, etc. ;

    • dérivées du cycle : listes d’expertsLes membres d'une communauté ont des expertises et des passions qu'ils désirent partager. En leur laissant la possibilité de s'exprimer, les bibliothécaires découvriront de nouvelles "ressources" inattendues qu'ils pourront recenser. Ces membres seront susceptibles d'apporter leurs compétences et expertises en cas de questions ou de besoin sur un sujet ou un projet particulier. La communauté devient ainsi une collection [4]., données institutionnelles, métadonnées du catalogue, jeux de données, enquêtes, comptes-rendus, résumés, modes d’emploi, vidéos formatives, conférences filmées, interviews, posters, expositions physiques et virtuelles, etc. ;

    • communauté : passions et expertises des membres : droit, lecture, musique, couture, peinture, métallurgie, maçonnerie, jardinage, botanique, modélisme, numismatique, élevage bovin, etc. ; expertises des bibliothécaires : description, recherche, gestion de l’information, pérennisation, protection des données, médiation, gestion de conflits, accompagnement, esprit de synthèse, design web, etc.

Une cartographie complète contribue à la vue d’ensemble de la bibliothèque. Elle va ensuite servir comme point de repère pour l’amélioration de la bibliothèque par la création ou la suppression d’espaces, d’équipements ou de collections en fonction des besoins, des demandes et de l’évolution de la communauté [22]. Bien évidemment, l’infrastructure va ensuite rendre possible la création de services, d’activités et de partenariats :

  • services virtuels : questions/réponses, service de recherche, catalogue en ligne, API (application programming interface), etc.;

  • services physiques : Wi-Fi, formations, aide et accompagnement, prêts/retours, desk de renseignements, prêts interbibliothèques, serveurs web, etc.;

  • activités : formationsVoici quelques exemples de formations ou ateliers pouvant être dispensés par les membres : cours de droit sur les lois et règlements à respecter en cas de conflits de voisinage, ateliers sur comment tricoter un pull en laine, ateliers sur comment protéger sa vie privée sur Internet, formations pour reconnaître les nuages, formations sur l'équipement à avoir en haute montagne etc., ateliers, conférences, débats, cafés philosophiques, concerts, spectacles, expérimentations, projections, etc.;

  • partenariats : voir section 8.7.

En associant la méthode, le cycle et le support, nous obtenons le cœur du modèle (voir Figure 3). Le processus peut prendre place au sein de la communauté entière de la bibliothèque ou au sein d’une communauté particulière seulement. Les membres seuls ou les bibliothécaires seuls utilisent l’infrastructure de la bibliothèque (espaces, équipements et collections) pour utiliser, créer ou développer des services, des activités et des partenariats [16]. Il est également possible, et même souhaitable, que le bibliothécaire aide les membres et facilite l’utilisation de l’infrastructure. De cet acte de facilitation, découle l’acte de coparticipation à la communauté. Cela permet un développement cohérent et adapté aux besoins locaux de la bibliothèque. L’équation bibliothécaire + communauté = bibliothèque prend alors tout son sens [1.1].

Ensuite, comme expliqué plus haut, les services, activités et partenariats supportent la création de connaissances qui sera, par après, partagée pour constituer la culture de la communauté. Cette culture est ensuite diffusée via des ressources placées sous des licences libres (voir section 8.8). À l’intérieur de la communauté, les ressources sont thésaurisées, pérennisées et alimentent les collections, prêtes pour un nouveau cycle. À l’extérieur de la communauté, elles rendent visibles les activités de la bibliothèque et servent de bases à la création de nouveaux partenariats.

Infographie créée par Michael Ravedoni sou licence CC-BY.

Le processus proposé a le mérite de mettre en évidence, tout naturellement, les sujets de société qui préoccupent les membres d’une communauté. Une documentation en lien avec ces sujets se construit d’elle-même en s’adaptant aux spécificités des communautés locales et à leurs besoins. De plus, il permet de dénicher des experts passionnés dans chaque domaine, motivés à partager leurs connaissances afin de créer une liste d’experts régionaux.

Espaces

Dans l’énoncé, la bibliothèque est vue comme un espace. Un espace physique ou virtuel qui facilite la création, le partage et la diffusion de culture. Autrement dit, un espace qui permet l’implantation du cœur du modèle : l’apprentissage, le cycle et la plateforme. Le principe de base est que tous les espaces doivent être exempts de censure et de jugement. Les membres doivent se sentir libres de participer et de contribuer dans un environnement protégé ; à la fois physiquement et intellectuellement [7]. Pour commencer, les espaces physiques sont séparés en deux catégories : les espaces “bruyants” et les espaces silencieux [8]. Les espaces “bruyants” possèdent tous en commun un socle de base : la notion de tiers-lieu (voir section 5.1 pour plus de détails) [5] :

  • Espace “bruyants” : cafés, restaurants, espaces de rencontres informelles, espaces d’exposition, couloirs, salles d’ateliers, salles de conférences, box de travail en groupe, espaces de coworking, espaces multimédias, espaces de découverte, etc.

  • Espaces silencieux : salles de lecture, places de travail “spécial silence”, etc.

Four spaces model

Créer des espaces distincts, permet de leur allouer différentes fonctions. Pour ce qui suit, l’espace n’est plus considéré comme délimité spatialement. Il est un concept qui remplit physiquement ou virtuellement une fonction. Pour ce faire, le Four spaces model convient à merveille (voir section 5.2 pour plus de détails) [6] :

  • Inspiration space : projections de films, pièces de théâtre, concerts, lectures à voix haute, expositions, conférences, rencontres avec des artistes ou écrivains, salles de détente, etc. Il permet de s’ouvrir à l’émotionnel et à l’imaginaire pour inspirer et éveiller l’envie de percevoir le monde d’une autre manière.

  • Learning space : consultation des collections, jeux, activités artistiques, formations, autodidaxie, etc. À partir des collections, cet espace permet l’exploration, l’acquisition de compétences et la création de connaissances par l’expérimentation et l’apprentissage.

  • Meeting space : débats, rencontres, discussions informelles (cafés, restaurants, salons de presse, etc.), coworking, commentaires d’articles en ligne, débats politiques et citoyens, etc. Espace de la participation, il est l’incarnation parfaite du troisième lieu : l’espace agora [5].

  • Performative space : ateliers artistiques, formations pratiques, makerspaces, fab lab, digital creation labs, salles de musique, studios photo/vidéo, etc. Il est l’espace de la création et de la cocréation. Il y émerge de nouvelles expressions artistiques ou intellectuelles basées sur l’interaction, l’inspiration et les rencontres que les usagers ont su construire entre eux.

Les espaces physiques ou virtuels peuvent, mais ne doivent pas être limités à une seule fonction. Ces quatre espaces peuvent s’entremêler les uns aux autres en fonction de la place à disposition, mais aussi pour créer l’ambiance spécifique d’une bibliothèque.

Cohérence physique-virtuel

Afin que l’image extérieure de la bibliothèque soit cohérente, il est nécessaire que l’offre digitale et l’offre physique se reflètent l’une dans l’autre. Le site web et le catalogue doivent être structurés selon la structure et l’organisation physique. Ainsi, les services, les collections, les activités, les espaces, les équipements, les partenariats et les communautés doivent y être représentés. La transparence des processus et des données ainsi que la fréquence de mise à jour sont des éléments importants. Si c’est le cas dans ce sens, cela doit aussi être le cas du virtuel au physiques. L’espace physique doit intégrer et proposer les services virtuels de la bibliothèque. Le passage d’un espace à l’autre doit se faire naturellement et facilement. Le but étant de créer une cohérence globale entre les deux types d’espaces et leurs services [20]. Par exemple, l’exploration des collections physiques d’une discothèque ou d’une artothèque doit pouvoir se poursuivre depuis l’espace physique sur un terminal mobile : écoute de titres musicaux sur un smartphone, visualisation des œuvres picturales présentes en magasin en plein écran, etc.

Partenariats

Nous avons déjà évoqué le sujet à la section 6.2, mais nous le rappelons brièvement, les avantages du partenariat sont multiples [18]. Il permet l’élargissement du réseau, la génération de nouvelles ressources et de nouveaux services, de profiter de compétences qui ne sont pas les siennes, d’asseoir sa légitimité dans la communauté locale et d’accéder à de nouveaux publics. De manière générale, un partenariat est une « coopération entre deux ou plusieurs parties, qui mène à la création de quelque chose que l’une ou l’autre partie ne pourrait pas gérer seule »Traduction libre. Citation originale : Partnerships can be defined as a co-operation between two or more parties, which leads to the creation of something that either party could not manage on their own. Furthermore, partnerships are characterized by having all parties contributing to — and all parties gaining from — the co-operation.. Le partenariat est un accord formalisé fondé sur l’égalité et le respect, qui profite à toutes les parties (Win-Win) (Aarhus Public Libraries, Roskilde Libraries, 2012).

Il ne faut pas confondre réseau, collaboration et partenariat. Nous pouvons les conceptualiser en trois cercles concentriques (Overgaard, Larsen, 2012, p. 10). De l’extérieur vers l’intérieur nous avons : le réseau, la collaboration et le partenariat. Le réseau est l’ensemble des contacts gravitant autour de la bibliothèque. Lorsqu’un contact et la bibliothèque ont une activité en commun, les deux acteurs collaborent. Lorsque la collaboration prend fin, le contact revient dans le réseau de la bibliothèque. Lorsque l’activité se répète dans le temps ou se développe et nécessite un cadre organisationnel formalisé, la collaboration devient un partenariat (Overgaard, Larsen, 2012, p. 11).

Comme évoqué à la section 6.2, le partenariat peut se faire avec une multitude d’acteurs : écoles, orchestres symphoniques, théâtres, musées, charpentiers, associations de retraités, citoyens lambda, etc. Il permet aux communautés et aux institutions non cartographiées (voir section 8.3) ou ne faisant pas partie du réseau, de l’être et d’ainsi entrer dans la grande communauté de la bibliothèque. Lorsque le partenariat est effectué avec une institution ou une association, le déroulement standard est préconisé. Cependant, lorsqu’un partenariat doit se faire avec un membre de la communauté souhaitant transmettre une passion ou une expertise, il est préférable d’employer la méthode de Sue Considine : inviter à la participation (Considine, 2016) [14]. Le membre désireux de contribuer à la cocréation de la bibliothèque remplit un formulaireCe formulaire permet à chacun de proposer aux membres de partager sa passion au sein de la bibliothèque. Un modèle peut être trouvé à la page 65 du Makerspace Playbook (Hlubinka et al., 2013). sur lequel il liste les éléments qu’il souhaiterait partager avec le reste de la communauté et la manière avec laquelle il souhaiterait y parvenir. En cas de besoin, le bibliothécaire est à sa disposition pour le guider, l’encourager et le conseiller.

Licences libres

Reprenons une dernière fois notre fameux énoncé dans lequel se trouve le mot « diffusion ». Nous l’avions évoqué à la section 8.5, la diffusion des ressources issues du cycle ressource-collection-connaissance-culture permet à ce cycle de se transformer en cercle vertueux. Entre autres, cette diffusion consiste à rendre visible et exploitable le processus à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté afin de permettre, a posteriori, le renouvellement d’un cycle complet. Ce renouvellement, qui n’est autre qu’une création de connaissances et de culture, peut être facilité par l’utilisation de licences libres [13].

Je propose d’utiliser les licences Creative CommonsPour plus d'information sur les licences Creative Commons, consultez le site creativecommons.fr ou creativecommons.org. qui sont inspirées des licences des mouvements open source et open access. Sur les six proposées, la licence CC-BY est celle qui favorise le plus une dissémination rapide. Avec celle-ci, l’œuvre peut être librement utilisée, à la condition de mentionner l’auteur en citant son nom. En plus des six licences, la licence CC0 permet au détenteur du droit d’auteur d’une œuvre de renoncer au maximum à ses droits afin de mettre son œuvre au plus près du domaine public. Nous préconisons l’emploi de l’une de ces deux licences pour la diffusion des ressources créées par un membre. Pourquoi utiliser de telles licences ? Dans leur livre Made with Creative Commons, Stacey et Pearson expliquent (Bollier, 2017) Traduction libre. Citation originale : […] the licenses speed the dissemination of creative works and information because they ensure access to everyone. They maximize participation and collaboration in creating new works. They spur innovation because more people can build on existing ideas with new twists.  CC licenses also boost the reach and impact of works because there are no artificial market or distribution constraints. […] Finally, there is a social solidarity that the licenses tend to encourage by enabling groups of people to create and manage their own knowledge commons. :

[…] les licences accélèrent la diffusion des œuvres de création et de l'information parce qu'elles assurent leur accès à tous. Elles maximisent la participation et la collaboration dans la création de nouvelles œuvres. Elles stimulent l'innovation parce qu'un plus grand nombre de personnes peuvent s'appuyer sur des idées existantes avec de nouveaux rebondissements. Les licences CC augmentent également la portée et l'impact des œuvres parce qu'il n'y a pas de contraintes artificielles de marché ou de distribution. […] Enfin, il y a une solidarité sociale que les licences tendent à encourager en permettant à des groupes de personnes de créer et de gérer leur propre patrimoine commun de connaissances.

La création d’un patrimoine commun libre par des licences libres ouvre la question des communs. La bibliothèque pourrait être la garante de la constitution de ce qu’on appelle les communs de la connaissanceLes communs de la connaissance sont : les Biens communs qui peuvent être créés, échangés et manipulés sous forme d'information, et dont les outils de création et le traitement sont souvent eux-mêmes de la connaissances (logiciels). Il peut s'agir de données, de connaissances, de créations dans tous les médias, d'idées, de logiciels. Les biens communs de la connaissance sont des biens publics parfaits au sens économique, contrairement aux biens communs physiques, qui gardent toujours une part de rivalité ou d'excluabilité. (SavoirsCom1, 2012).. L’objectif est simple : « protéger à travers le temps une ressource et les règles établies par la communauté qui la partage [… et] garantir l’interopérabilité, la lisibilité, l’appropriabilité et la citabilité des communs de la connaissance, et contribuer au développement d’une culture de l’information de nature à favoriser le développement des connaissances et des apprentissages » (Maurel, 2017). La bibliothèque est alors le lieu idéal pour agir comme moteur de la transition de la société de la connaissance vers la société des communs.

Tout en un

Le modèle proposé — la bibliothèque, un espace dédié à la création, au partage et à la diffusion de culture — remplit son but : offrir à ceux qui « créent et vivent la culture », la possibilité de la transmettre directement. Le modèle profite du fait que nous sommes tous des vecteurs de culture. Nous sommes tous porteurs de connaissances et de passions. En ayant pris en compte chacune des recommandations listées au chapitre précédent, je propose un modèle où les membres et les bibliothécaires se retrouvent ensemble au sein d’une interface ou d’une plateforme afin de construire leur bibliothèque.

La Figure 4 tente de synthétiser le modèle proposé sous forme graphique. Bien sûr, il n’est pas possible de tout faire apparaître visuellement, tant il y a d’éléments. Néanmoins, vous trouverez dans l’annexe 1 (Figure 8) une tentative qui représente le modèle de manière globale.

Infographie créée par l'auteur sous licence CC-BY. Disponible en grand format dans l'annexe 1.

Le modèle voit la bibliothèque comme un outil faisant partie de l’institution ou de la communauté à laquelle elle appartient, ayant sa propre raison d’être et dont les bibliothécaires occupent une mission particulière : améliorer la société en facilitant la création de connaissances, le partage de culture et la diffusion de ressources dans leurs communautés. Parfois comme stimulateurs, parfois comme médiateurs ou accompagnateurs, ou encore comme partenaires, les bibliothécaires savent créer un environnement propice au partage, à la création et à l’apprentissage. Ils savent aussi thésauriser et pérenniser la culture qui se crée sous leurs yeux. Ils savent connecter les communautés entre elles et leur proposer des services leur facilitant la tâche tout en leur apprenant à devenir autonomes. Ils ne sont pas là, comme des savants prescripteurs, pour dicter une conduite ou privilégier une culture par rapport à l’autre. La bibliothèque se doit d’être un espace où l’exploration, la participation, le partage et l’inspiration s’entremêlent harmonieusement. Un espace motivant, où les membres se sentent appartenir à quelque chose de plus grand qu’eux, où ils se sentent impliqués, écoutés et libres, où leur responsabilité est engagée. De ce fait, la cocréation d’une bibliothèque basée sur le respect et la confiance mutuelle devient possible.

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