New librarianship de David Lankes

par Michael Ravedoni

Richard David Lankes est professeur, conférencier et directeur de la School of Library and Information Science de l’Université de la Caroline du Sud. Grand défenseur des bibliothèques, il décrit une nouvelle bibliothéconomie (New librarianship) qui met l’accent sur les communautés et les connaissances plutôt que sur les collections et le bâtiment ou l’institution. Sa vision est trop large pour que tout soit résumé ici. Il a écrit trois ouvrages destinés à différents publics qui sont remarquablement bien étoffés : The Atlas of New Librarianship (2011), Expect More (2012) et The New Librarianship Field Guide (2016). J’y ai sélectionné quelques éléments qui me semblaient être plus importants que d’autres et correspondant au champ de ce travail.

La mission des bibliothécaires

Lankes fait une différence entre la mission d’une bibliothèque et la mission d’un bibliothécaire. La mission du bibliothécaire est toujours la même. La mission d’une bibliothèque, elle, diffère d’une institution à l’autre (Lankes, 2016, p. 177). En effet, les bibliothécaires aujourd’hui ne travaillent plus forcément qu’en bibliothèque. On les rencontre souvent dans des organisations privées ou des ONG sous d’autres intitulés de poste (consultants, éditeurs, analystes, chercheurs, documentalistes, etc.).

De manière générale, il distingue la mission d’une mauvaise, d’une bonne et d’une excellente bibliothèque en ces termes : Les mauvaises bibliothèques ne créent que des collections. Les bonnes bibliothèques créent des services (et une collection n’est que l’un d’eux). Les excellentes bibliothèques créent des communautésTraduction libre. Citation originale : Bad libraries only build collections. Good libraries build services (and a collection is only one of many). Great libraries build communities. (Lankes, 2012, p. 33). Ainsi, pour lui, la bibliothèque se rapporte principalement aux communautés et pas simplement aux collections (Lankes, 2012, p. 29). Nous sommes d’accord pour affirmer que la mission change en fonction des institutions, des communautés, des environnements où se trouve une bibliothèque. Ainsi, pour être plus complet, Lankes propose de définir une bibliothèque comme l’infrastructure ou l’outil qu’utilise le bibliothécaire pour remplir sa mission. Une mission qu’il définit ainsi (Lankes, 2016, p. 17) Idem. Citation originale : The mission of librarians is to improve society through facilitating knowledge creation in their communities. :

La mission des bibliothécaires est d'améliorer la société en facilitant la création de connaissances dans leurs communautés.

Il y a trois éléments importants dans cette déclaration. Le premier est la notion de communauté. Lankes définit une communauté comme un groupe de personnes consciemment liées par au moins une variable (lieu d’habitation, lieu de travail, lieu de fréquentation, intérêt commun, etc.), ayant un système de distribution de ressource (monnaie, territoire, temps, prestige) (Lankes, 2017 ; 2012, p. 75). Cela signifie que le travail du bibliothécaire est intimement lié et doit s’adapter à la communauté à laquelle la bibliothèque appartient.

Comme les avocats aident les communautés en matière de droit et les médecins en matière de santé, le deuxième élément indique que les bibliothécaires aident les communautés en matière d’apprentissage et de connaissance. Cet élément n’est pas unique au bibliothécaire. Bien d’autres professions se l’approprient : professeurs, journalistes ou éditeurs (Lankes, 2016, p. 20). C’est pourquoi il est nécessaire de déterminer cette mission du bibliothécaire en trois éléments (Lankes, 2017). Troisièmement, faciliter la création de connaissances signifie faciliter l’accès et l’utilisation des savoirs dans un environnement sûr et motivant afin de permettre l’apprentissage (Lankes, 2017).

Pour résumer, Lankes conçoit la bibliothèque non pas comme une institution dans laquelle des bibliothécaires travaillent pour les usagers. Il la conçoit comme le regroupement entre bibliothécaires, ayant leur propre mission, et la communauté (Lankes, 2014b).

Création de connaissances

Dans la mission du bibliothécaire, il est question de connaissance. Mais qu’est-elle ? Vaste sujet. Lankes énonce ce qu’elle n’est pas : une accumulation passive d’informations (bases de données, vidéos, images, articles, livres, etc.). Elle n’est ni mesurable en mètres linéaires ni en octets, elle n’est pas statique et encore moins dépourvue de passion (Lankes, 2012, p. 43) Traduction libre. Citation originale : Knowledge is something innately human and intimately tied to the passions of the individual. Knowledge is dynamic, ever changing, and alive. Knowledge drives us to question the world, to question each other, to question God, to question the nature of reality. Knowledge is a force that drives economies, drives art, and should drive librarians to service. Knowledge is constructed in our libraries, our universities, our homes, our bars, and our cars. Knowledge is ultimately the way in which we see the world, and knowledge determines how we act. :

La connaissance est quelque chose d'humain par nature et intimement lié aux passions de l'individu. La connaissance est dynamique, toujours changeante et vivante. La connaissance nous pousse à interroger le monde, à nous interroger, à questionner Dieu, à questionner la nature de la réalité. [...] La connaissance est en fin de compte la façon dont nous voyons le monde, et la connaissance détermine notre façon d'agir.

De manière plus formelle, il définit la connaissance comme l’ensemble interconnecté des accords et croyances qui dictent nos comportements, construit par nos propres conversations et actions ainsi que celles de notre communauté (Lankes, 2016, p. 26, 28). Le bibliothécaire fait simplement en sorte que ces accords interconnectés puissent être constitués et préservés dans le temps au sein de nos communautés (Lankes, 2016, p. 41). La connaissance est créée lorsque nous passons d’une vision du monde à une autre vision. Par la rencontre avec de nouvelles idées, nous faisons évoluer notre point de vue. Cette évolution s’appelle l’apprentissage (Lankes, 2016, p. 32). Gordon Pask et sa Conversation theory nous montre que la connaissance est créée à travers la conversation et plus exactement que nous apprenons à travers elle (1976).

Une conversation peut avoir lieu entre deux individus, deux organisations, deux pays, etc. Elle peut aussi avoir lieu au sein d’un même individu. Ce processus s’apparente à ce que l’on appelle la métacognition : l’acte d’avoir une activité mentale sur ses propres processus mentaux. Lorsque nous lisons par exemple, nous avons une conversation avec nous-mêmes. Le livre n’est que le point de départ d’une conversation avec soi-même ou avec une communauté (Lankes et al., 2007). Il n’est ni l’objet de conversation ni le conversant. Une mauvaise conversation par exemple est un cours ex cathedra où une personne transvase son savoir sur son audience. Une bonne conversation est, a contrario, une conférence où l’intervenant suscite une discussion interactive qui se poursuit souvent longtemps après la fin de la conférence — et parfois même durant toute une vie (Lankes, 2016, p. 54).

Pour que la connaissance puisse jaillir des conversations de façon optimale, il est nécessaire de créer des espaces appropriés qui facilitent la création de connaissances. Les conditions optimales pour l’apprentissage peuvent être assurées en quatre points par les bibliothécaires (Lankes, 2016, p. 43 ; 2011, p. 66 ; 2012, p. 47 ; 2017) :

  • Donner accès : donner accès ne signifie pas seulement donner accès aux collections traditionnelles : livres, bases de données, etc. Les collections incluent également les liens entre les conversants, entre les gens. Cela signifie fournir une plateforme physique ou virtuelle à partir de laquelle nous avons accès aux idées des autres et eux ont accès à nos propres idées — une plateforme qui connecte les gens entre eux.

  • Connaissances préalables : renforcer les connaissances des membres de la communauté afin que ces derniers puissent participer aux conversations de manière autonome. Cette autonomisation se fait par l’acquisition de compétences et de connaissances de base dans les domaines de l’information, des relations sociales et de l’informatique. Il est également nécessaire de partir des connaissances que l’utilisateur possède déjà et de l’aider à aller là où il souhaite aller (Lankes, 2016, p. 39).

  • Environnement sûr : fournir un espace intellectuel et physique sûr qui encourage et permet l’apprentissage. Un espace dans lequel un membre de la communauté se sent libre de participer et qui est exempt de censure et de jugement.

  • Motivation : donner envie d’apprendre. Si les membres ne souhaitent pas apprendre, personne n’apprendra. Il est alors nécessaire d’inspirer et de permettre l’implication des membres de la communauté. Cela signifie parfois céder une part du contrôle de la bibliothèque à la communauté (Lankes, 2012, p. 57).

Participation

Afin de remplir leur mission, les bibliothécaires construisent alors des systèmes qui permettent de faciliter la création de connaissances par la conversation au sein des communautés avec des accès aux ressources, des connaissances préalables et un environnement sûr et motivant. Ces systèmes doivent permettre l’apprentissage qui est en soi une action participative. En effet, on ne peut apprendre si l’on n’est pas enclin à le faire, ce qui présuppose un acte participatif de notre part (Lankes, 2016, p. 53). Le meilleur moyen de motiver quelqu’un à participer est de l’impliquer dans un processus qui est plus grand que lui. Lankes propose alors d’impliquer la communauté dans les activités de la bibliothèque. Les services et produits orientés utilisateurs ou clients ne suffisent pas (Lankes, 2012, p. 57) Traduction libre. Citation originale : However, one of the most powerful [motivational reason] is to cede some control and authority over the library to the community itself. This is more than simply talking about an oversight board or committee. This is more than talking about the community ultimately owning the library by funding it through tax dollars or tuition. This is allowing co-ownership of library services. :

L'un des plus puissants [motif de motivation] est de céder une partie du contrôle et de l'autorité sur la bibliothèque à la communauté elle-même. Il est plus que question d'un conseil ou d'un comité de surveillance. Il est bien plus que de parler de la communauté qui, en fin de compte, est propriétaire de la bibliothèque en la finançant par l'argent des contribuables ou des frais de scolarité. Il s'agit de permettre la copropriété des services de bibliothèque.

De ce fait, la bibliothèque évolue du « pour les gens » ou « au service des gens » vers une bibliothèque « créée par les gens » ou « de la communauté » (Lankes, 2012, p. 37, 62). Les « gens », ou plutôt la communauté, a des aspirations et des rêves qu’elle souhaite voir se réaliser, mais également des problèmes et des défis. La bibliothèque doit donc pouvoir aider et faciliter la réalisation de ces rêves, mais aussi aider à la résolution de problème tout en documentant la manière dont elle y parvient (Lankes, 2012, p. 75). Dans cette optique et afin de l’impliquer, Sue Considine, directrice de la Fayetteville Free Library, posa à sa communauté (et bénévoles) trois questions (Lankes, 2016, p. 118) :

  • Qu’aimez-vous ?

  • Par quoi êtes-vous passionnés ?

  • Seriez-vous prêt à l’enseigner ou à le partager avec vos voisins ?

De ces trois simples questions découlèrent de nombreuses activités allant de l’atelier de prototypage d’un objet à l’aide de l’imprimante 3D à l’exposition de haute couture. De ce fait, on profite de l’expertise et des connaissances préalables de la communauté afin de la motiver et de l’impliquer davantage dans la création de connaissances (Lankes, 2016, p. 119) Traduction libre. Citation originale : Librarians have put in place systems that build upon the expertise within their communities. For far too long, people have looked at their libraries as "portals" or "gateways" through which expertise and resources would be brought to their' communities from the outside world; libraries provided access (one-way access) to these outside resources with little or no regard for local expertise and knowledge. Now libraries are two-way systems of sharing expertise, knowledge, and resources within and beyond their communities. Now community members can go to their libraries (Physically or online) to get inspired to invent or discover, then Share their inventions or discoveries with the outside world. :

Les bibliothécaires ont mis en place des systèmes qui s'appuient sur l'expertise au sein de leurs communautés. Pendant trop longtemps, les gens ont considéré leurs bibliothèques comme des "portails" ou des "passerelles" par lesquelles l'expertise et les ressources seraient apportées à leurs communautés à partir du monde extérieur ; les bibliothèques donnaient accès (accès à sens unique) à ces ressources extérieures avec peu ou pas de considération pour l'expertise et les connaissances locales. Aujourd'hui, les bibliothèques sont des systèmes bidirectionnels de partage des expertises, des connaissances et des ressources à l'intérieur et à l'extérieur de leurs communautés. Maintenant, les membres de la communauté peuvent se rendre dans leurs bibliothèques (physiquement ou en ligne) afin de s'inspirer, pour inventer ou découvrir, puis partager leurs inventions ou découvertes avec le monde extérieur.

De plus, cette implication volontaire amène la communauté à défendre les intérêts de la bibliothèque vers l’extérieur sans avoir besoin de le faire soi-même. Le système s’autoalimente et la communauté devient en quelque sorte une collection (Lankes, 2016, p. 147). Une collection d’experts et de passionnés prêts à échanger et créer des connaissances.

Le rôle du bibliothécaire dans tout cela est de mettre à disposition les bons outils : espaces, normes, collections, infrastructures, etc. Mais surtout grâce à leur expertise (Lankes, 2016, p. 151) Traduction libre. Citation originale : Librarians have the ability (with resources) to form teams of experts on the payroll, but more importantly by drawing on expertise within the community itself, to educate, and improve. Librarians value in this equation is a little of the tools we bring (spaces, standards, collections), and A LOT in the expertise we bring. Librarians can help truly define community needs and gaps. Librarians can identify experts, and work with them to provide expertise to everyone (in lectures, hands-on skills, consulting, production, new publishing efforts). All the while knitting together the community in a tight fabric of knowing... that is the value of the librarian. Do librarians need to know everything? No! They need to know how to unlock the knowledge of the community and set it free while imbuing the entire community with the values of learning, openness, intellectual honesty, and intellectual safety. :

[l]es bibliothécaires peuvent aider à combler les besoins et les lacunes de la communauté. Les bibliothécaires peuvent identifier des experts et travailler avec eux pour fournir une expertise à tout le monde (conférences, compétences pratiques, consultations, productions, publications) tout en tissant ensemble la communauté dans un tissu serré de connaissances... c'est la valeur du bibliothécaire. Les bibliothécaires ont-ils besoin de tout savoir ? Non ! Ils doivent savoir comment débloquer les connaissances de la communauté et les libérer tout en inculquant à l'ensemble de la communauté les valeurs d'apprentissage, d'ouverture, d'honnêteté intellectuelle et de sécurité intellectuelle.

Évidemment, les bibliothécaires ne peuvent pas acquérir des compétences dans tous les domaines auxquels la bibliothèque prend part. C’est plutôt l’occasion de permettre aux membres de la communauté d’enseigner et d’apprendre ces compétences eux-mêmes (Lankes, 2016, p. 149).

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