Four spaces model

par Michael Ravedoni

En 2007, une réforme danoise sur la structure municipale faisait réduire le nombre de municipalités de 275 à 98. Par voie de conséquence, les petites bibliothèques publiques furent touchées par la fusion des municipalités : 131 sur 681 ont été fermées. Le ministère danois de la Culture fut donc sollicité pour trouver une solution à ces fermetures. Pourtant, les bibliothèques publiques n’étant pas du ressort national, mais local, il ne pouvait directement agir. Un comité (Committee on the Public Libraries in the Knowledge Society) fut alors créé afin d’évaluer le rôle de la bibliothèque dans la société de la connaissance, d’évaluer et de développer les tâches traditionnelles des bibliothèques et d’examiner le développement du numérique. L’axe fut porté sur l’innovation, l’apprentissage tout au long de la vie (lifelong learning), l’amélioration des programmes de recherche et d’apprentissage, ainsi que l’amélioration de la cohésion sociale dans la société (Thorhauge, 2010). C’est dans ce contexte qu’un groupe de la Royal School of Library and Information Science de Copenhague développa le Four spaces model.

Sur cette base et en réponse aux bouleversements qui attendent les bibliothèques (évoquées dans ce travail dans la section 4.2), Henrik Jochumsen, Casper Hvenegaard Rasmussen, et Dorte Skot‐Hansen ont développé un outil concret de conception, de développement et de (ré)-organisation des bibliothèques publiques. De plus, le modèle peut servir comme outil de communication et comme base de discussion à l’intention des autorités (Jochumsen et al., 2012).

Crédit: Infographie créée par l'auteur sous licence CC0 et inspirée de (Jochumsen et al., 2012, fig. 1)

Pour eux et selon le modèle qu’ils ont développé, l’objectif global de la bibliothèque est de soutenir quatre objectifs : l’expérience, l’implication, l’autonomisation et l’innovation (experience, involvement, empowerment and innovation). Les deux premiers objectifs soutiennent l’individu dans sa recherche de sens et d’identité dans une société complexe. L’autonomisation concerne le développement de citoyens forts et indépendants capables de résoudre des problèmes quotidiens, tandis que l’innovation consiste à trouver de nouvelles réponses à des problèmes pratiques ou à développer de tout nouveaux concepts, méthodes ou expressions artistiques (Jochumsen et al., 2012).

À partir de ces 4 objectifs globaux, le modèle propose la création de 4 espaces (voir Figure 1) : l’espace d’inspiration, l’espace d’apprentissage, l’espace de rencontre, et l’espace performatif (inspiration space, learning space, meeting space and performative space). Ces espaces ne doivent pas être pris au sens d’espaces délimités spatialement, mais comme des concepts qui emplissent un espace physique ou virtuel. Le but est que chacun de ces espaces interagisse et s’entremêle avec les autres.

Espace d’inspiration

L’espace d’inspiration (inspiration space) est l’espace où l’on transforme notre perception du monde à travers les différentes expressions artistiques, différents médias ou modèles culturels. Cet espace nous ouvre à l’irrationnel, à l’émotionnel et à l’imaginaire en nous poussant au-delà de nos habitudes quotidiennes. Dans cet espace que l’on peut aussi appeler l’espace de l’expérience, nous retrouvons par exemple des projections de films, de performances musicales, des lectures et des rencontres avec des écrivains ou des artistes (Thorhauge, 2010). Expérience et innovation sont les maîtres mots de cet espace.

Espace d’apprentissage

L’espace d’apprentissage (learning space) est l’espace où tout un chacun découvre et explore le monde dans le but d’améliorer et d’augmenter ses compétences. Le but est de transformer le savoir acquis en créativité, puis en innovations afin de servir le but collectif de la communauté (Jochumsen et al., 2012). L’accès ouvert et illimité à l’information et au savoir en est la base sous-jacente. L’apprentissage peut se faire par des jeux, des activités artistiques, des cours ou un apprentissage solitaire. La bibliothèque offre ici ses compétences dans le domaine pour lequel ses collections sont constituées. L’expérience et l’autonomisation sont les clés des espaces d’apprentissage. Les auteurs du modèle précisent que l’apprentissage est considéré (Jochumsen et al., 2012)Traduction libre. Citation originale : [...] as a dialogue-oriented process that takes its point of departure in the users' own experiences and their wish to define their own learning needs and, not least, that it takes place in an informal environment. However, the library of today is also challenged by particularly young people's needs of a more experience-oriented learning through playful, interactive and social learning patterns. :

comme un processus orienté vers le dialogue qui prend son point de départ dans les expériences des utilisateurs et leur volonté de définir leurs propres besoins d'apprentissage et, surtout, dans un environnement informel. Cependant, la bibliothèque d'aujourd'hui est également confrontée au jeune public qui demande un apprentissage plus orienté vers l'expérience à travers des modèles d'apprentissage ludiques, interactifs et sociaux.

Espace de rencontre

L’espace de rencontre (meeting space) reprend entièrement le concept de tiers-lieu. Il est l’espace ouvert dans lequel les citoyens de différentes cultures, générations et ethnies se rencontrent. Cet espace encourage le débat, la discussion et la rencontre des opinions divergentes afin d’ouvrir son esprit et sa vision du monde. Il se traduit par l’installation de cafés, de salons de lecture, d’espaces permettant la rencontre accidentelle et de salles de conférences. Cet espace met l’accent sur le débat civique à la fois avec les politiciens et avec les autres citoyens. Ainsi, l’espace souhaite favoriser la participation, l’implication et l’autonomisation des citoyens.

Espace performatif

L’espace performatif (performative space) souhaite faire émerger de nouvelles expressions artistiques basées sur l’interaction, l’inspiration et les rencontres que les usagers ont su construire entre eux. À travers des ateliers conduits par des professionnels, des passionnés, des artistes, des designers ou des développeurs, les usagers créent ou cocréent des produits alimentant l’art et la culture. Ainsi, divers outils et moyens sont mis à disposition : matériel d’écriture, caméras, instruments de musique, machines, logiciels de création, logiciels d’édition, etc. L’espace agit comme une plateforme de médiation, à partir duquel les créations des usagers sont mises à disposition et publiées. On y trouve des fab labs et des makerspaces. La bibliothèque devient ainsi un lieu soutenant la création artistique et culturelle. Les auteurs, éditeurs, artistes, artisans, passionnés et amateurs peuvent y préparer, en groupe ou seuls, des œuvres et produits dans le but d’un usage personnel ou d’une diffusion étendue (Levien, 2011, p. 5). Cet espace où l’on vient pour faire, créer, publier, travailler et expérimenter souhaite favoriser l’implication et l’innovation.

Il ne faut pas confondre Four spaces model et quatrième lieu. Du point de vue sociologique et selon Morisson (2017), le quatrième lieu est la combinaison du premier lieu (domicile), du deuxième lieu (travail) et du troisième lieu (social). Plus précisément, il est une combinaison entre l'association du premier et du deuxième lieu (coliving) ; du deuxième et du troisième lieu (coworking) ; et du premier et du troisième lieu (comingling). C'est une zone mixte qui intègre différentes dimensions.

La bibliothèque quatrième lieu, elle, selon Jill Hurst-Wahl, Paul Signorelli et Maurice Coleman, est un espace de l'apprendre. Elle nous apparait comme un mélange de bibliothèque troisième lieu (espace du rencontrer), de Learning center (espace de l'étudier) et de FabLab (espace de faire) (Le Guichet du Savoir, 2015). Pour Pérès-Labourdette Lembé (2014), la bibliothèque quatrième lieu est un lieu où la seule règle est apprendre, qui peut se décliner en un espace numérique. Rien d'innovant donc. Ces caractéristiques se retrouvent bien mieux étayées dans le troisième lieu et le Four spaces model. Il n'existe donc aucun consensus clair sur ce qu'est un quatrième lieu ni une bibliothèque quatrième lieu. Il semble même que le concept de bibliothèque quatrième lieu reprenne littéralement ce qui a déjà été dit sur la bibliothèque troisième lieu en revêtant une simple façade marketing.

Le Four spaces model propose un outil concret, intuitif et adapté spécifiquement pour les défis des bibliothèques du XXIe siècle. En effet, le Four spaces model reprend le concept de bibliothèque troisième lieu tout en l’approfondissant. Dans les tiers-lieux, l’espace de rencontres est l’espace dont toute interaction découle. Le Four spaces model développe des espaces supplémentaires dans lesquels les interactions implicites des tiers-lieux peuvent se développer. Ce modèle est donc d’une manière générale plus précis et permet une meilleure vision de la structure des espaces. Des espaces qui se mêlent les uns aux autres pour la création d’activités, d’événements et de services.

Le modèle sert également de cadre et de support utiles pour la communication d’une vision globale de la bibliothèque ainsi que pour sa légitimation auprès du personnel, du public et des politiciens. Il est aussi un outil de communication qui facilite la compréhension de la bibliothèque auprès des futurs partenaires (Jochumsen et al., 2012).

BIBLIOTEKET de Rentemestervej, CopenhagueInformations recueillies lors d'une visite sur place.

La BIBLIOTEKET réunit sous un même toit des collections, des ateliers culturels, un service aux citoyensSept des vingt bibliothèques publiques de la ville de Copenhague proposent dans leurs espaces des bureaux du Service des habitants (Citizen service). On peut y faire son passeport, sa carte d'identité, déclarer une naissance et bien d'autres choses., un café et une salle de concert-théâtre. Les huit salles d’ateliers sont particulièrement intéressantes : conception graphique, gravure, poterie, peinture, sérigraphie, artisanat sur textile et radio/TV locale. Les ateliers sont ouverts librement de 8h à 22h. Les bibliothécaires ou certains professionnels accompagnent les inscrits sur des plages horaires précises afin de dispenser ateliers et formations. Le public ne paie qu’une cotisation annuelle de 60 CHF ainsi que le matériel qu’il utilise (jusqu’à 6 CHF par visite).

Library 10, Helsinki

Performative space spécialement conçu pour la musique, la Library 10 reçoit environ 50 000 visiteurs par mois. Si la bibliothèque propose des services traditionnels comme le prêt des collections, elle accompagne et met surtout à disposition des équipements : studios d’enregistrement audio et vidéo, salles de répétition insonorisées, emprunt d’instruments et scène de concert. La plupart des créations, des concerts, des discussions et des événements sont préservés et publiés sur le site web de la bibliothèque. De plus, les bibliothécaires sont présents comme coachs, aides et accompagnateurs afin de former, d’initier ou de conseiller l’utilisateur dans son cheminement vers le tube de l’année (The Agency for Culture and Palaces, 2017).

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