Bibliothèque troisième lieu

par Michael Ravedoni

La bibliothèque troisième lieu est une déclinaison du concept de tiers-lieu ou tiers-espace appliqué à la bibliothèque. On doit ce terme au sociologue américain Ray Oldenburg qui formalise le concept dans ses ouvrages The Great Good Place (1999) et Celebrating The Third Place (2000). Il identifie les tiers-lieux comme des lieux publics neutres où les gens se rassemblent et interagissent entre eux. La distinction est alors faite entre le premier-lieu : lieu où l’on vit, le foyer ; le deuxième-lieu : lieu où l’on travaille ; et le tiers-lieu : ni l’un ni l’autre. Le tiers-lieu doit se comprendre comme un lieu complémentaire, mais nécessaire. Il est « dédié à la vie sociale de la communauté, et se rapporte à des espaces où les individus peuvent se rencontrer, se réunir et échanger de façon informelle » (Servet, 2010). Oldenburg identifie les rues principales, les cafés, les bureaux de poste, les magasins de quartier, les salons de coiffure, etc. comme des lieux indispensables à la vie sociale d’une communauté.

La typologie qu’Oldenburg fait de l’espace tiers-lieu présente huit caractéristiques (Servet, 2009, p. 23‑25 ; Oldenburg, 1999, p. 21‑42) :

  • Neutre et sans obligation : Les gens sont libres d’aller et venir à leur convenance sans rendre de compte à quiconque et sans avoir à tenir le rôle d’hôte ou d’invité, ni aucun rôle d’ailleurs.

  • Niveleur social : Les gens sont placés sur un pied d’égalité. Espace ouvert à tous, le troisième lieu ne fixe aucun critère formel d’adhésion ou de discrimination. Il vise avant tout à favoriser le plaisir d’être ensemble. La tolérance y est naturelle. C’est un lieu d’inclusion sociale : la participation de tous est la bienvenue.

  • Conversation et échanges : Principale activité, la conversation ou les échanges sont abordés au sein d’une ambiance joyeuse et vivante marquée par la curiosité et le respect de l’autre. On est libre de dire ce que l’on pense tout en faisant attention à ne pas blesser les sentiments de l’autre. […] Le troisième lieu est aussi celui de l’échange non nécessairement verbal qui se traduit par la pratique d’activités partagées telle que le jeu, pouvant également accompagner la conversation ou la stimuler. (Servet, 2009, p. 24)

  • Accessible : Ouverts longtemps avec des horaires les plus larges possible, les tiers-lieux sont localisés au centre d’un réseau urbain et facilement accessibles.

  • Accueil d’habitués : Accueillant des habitués, le lieu agit comme un facilitateur social. Il permet de rompre la solitude et l’ennui, car nous avons la certitude de nous y retrouver en bonne compagnie.

  • Simple : Le tiers-lieu n’effraie pas, n’impressionne pas, n’est pas un lieu d’exception. Confortable et accueillant, il met en confiance pour que l’on s’y sente à l’aise. Faisant partie du quotidien, on souhaite y rester longtemps.

  • Caractère enjoué : La joie et la tolérance règnent sur l’angoisse. Terrain de jeu, le tiers-lieu attire et dégage une aura magique donnant envie d’y revenir.

  • Une maison loin de la maison: Le tiers-lieu s’approprie le confort psychologique et l’atmosphère conviviale du foyer : proche de ce que les Danois appellent hygge.

Lieux de dialogue et de démocratie, l’agora grecque et les forums romains incarnaient ces tiers-lieux en Antiquité. L’urbanisme et la structure de ces espaces se devaient de traduire la supériorité de l’espace public sur l’espace privé (Oldenburg, 1999, p. 17). Aujourd’hui, les bibliothèques le sont pour nousBien qu'Oldenburg n'ait pas identifié les bibliothèques comme un tiers-lieu, ces dernières correspondent presque en tous points à la description qu'il en fait. ou du moins, nous souhaitons qu’elles le deviennent.

Le concept de bibliothèque troisième lieu fut popularisé dans le milieu francophone grâce au travail de mémoire de Mathilde Servet en 2009. Pour elle, trois caractéristiques définissent ce modèle pour les bibliothèques (Servet, 2010) :

  • un ancrage physique fort : l’espace physique ainsi que la structure architecturale doivent rompre avec les bibliothèques temples du savoir. Cette redéfinition gomme les frontières entre sphère publique et privée. Ainsi, les espaces dédiés à la lecture et au silence se mêlent aux espaces informels et de rencontre, aux salles de réunions ou aux cafés. La bibliothèque se fait terrain d’expérimentation, de découverte, d’exploration, et s’apparente à un grand terrain de jeux. Îlots thématiques ou décors confèrent de surcroît au lieu une dimension ludique et propice à l’imaginaire ;

  • une vocation sociale affirmée : le cadre convivial et propice au bien-être favorise l’émergence d’un cadre familial. Le confort incite au prolongement du séjour dans le lieu et permet l’accès à un premier niveau de rencontre informelle entre usagers. De nouveaux usages et comportements sociaux sont introduits : parler, téléphoner, boire ou manger. Les cafés, de plus en plus présents, constituent des moteurs privilégiés de cette sociabilité. […] Pivots de la vie de la collectivité, ces établissements remplissent une mission citoyenne. Ils offrent des services à la personne (alphabétisation, formation, aide à la recherche pour l’emploi, aide aux devoirs, etc.) et entretiennent des partenariats privilégiés avec les associations, les écoles ou la presse locale. Cours, débats, ateliers, rencontres de clubs y prennent place, plaçant “l’humain” au centre de leur démarche. ;

  • une nouvelle approche culturelle : on y refuse la prescription du savoir et la vision élitiste de la culture. On y assume que des formes de cultures populaires ou commerciales soient représentées en son sein. D’ailleurs, l’usager devient cocréateur et parfois producteur des collections et des espaces. Les pratiques collaboratives héritées du Web sont privilégiées : open podiums dédiés aux créations musicales ou littéraires, productions culturelles collectives, possibilité d’emprunter des réalisations des usagers, etc.

Le modèle de bibliothèque troisième lieu est donc, vous l’aurez compris, nécessaire pour l’émergence des bibliothèques publiques tournées vers le XXIe siècle. Précisons que ce modèle est le socle ou la fondation indispensable pour l’implémentation ou pour la compréhension d’autres modèles. L’intégration de ce modèle est la base nécessaire pour la mise en place de services, d’espaces du « vivre ensemble », de débat et de partage. En bref, la bibliothèque troisième lieu est le passage obligé pour une évolution ou une adaptation vers la société de la connaissance du XXIe siècle et pose les bases pour l’émergente société collaborative.

Idea Stores, Londres

Les Idea Stores de Londres ont rompu avec le concept traditionnel de la bibliothèque. L’espace propose une multitude de services culturels : prêt de documents, cours dispensés par les habitants du quartier (cuisine, yoga, langues, management, etc.), espaces d’exposition, de concerts, cafés et garderies. L’espace intègre entièrement le concept de tiers-lieu. Dans ce concept d’Idea Stores, le bruit, le silence, l’apprentissage, le débat, les discussions, la participation sont des éléments qui se coordonnent autour de trois composantes : l’autonomisation, l’enrichissement et l’engagement. (Pitman, Saint John, 2015).

← Bibliothèques du XXIe siècle Four spaces model →