Bibliothèques du XXIe siècle

par Michael Ravedoni

Nous assistons à un progrès rapide de la société de la connaissance (knowledge society) et de la mondialisation qui modifie complètement les habitudes des citoyens. Les nouveaux médias numériques se développent, faisant de l’ombre aux médias traditionnels. Pour éviter leur fermeture, les bibliothèques sont donc amenées à développer à la fois leur présence virtuelle sur Internet, mais aussi à développer de nouvelles formes d’apprentissage, d’inspiration et de découverte dans les lieux physiques (Danish Agency for Library and Media, 2010).

Quelle société au XXIe siècle ?

De façon schématique et simplifiée, l’homme occidental a connu trois grands types de société jusqu’à présent : la société de l’agriculture, la société industrielle et la société post-industrielle. Depuis le début de ce millénaire, nous avons commencé le basculement d’une société industrielle vers une société post-industrielle. D’une société basée sur l’utilisation de la technologie qui permet la production de masse, le schéma pyramidal, la division du travail et la propriété privée, nous passons à une société basée sur la connaissance fonctionnant en réseau, de manière horizontale où de nouveaux types de propriété se créent. Cette société post-industrielle se décline actuellement en société de la connaissance (knowledge society) et société de l’information (information society). Abdul Waheed Khan (sous-directeur général de l’UNESCO pour la communication et l’information) nous apprend :

« La société de l’information est la pierre angulaire des sociétés du savoir. Alors que, pour moi, la notion de “société de l’information” est liée à l’idée d’innovation technologique, la notion de “société du savoir” comporte une dimension de transformation sociale, culturelle, économique, politique et institutionnelle, ainsi qu’une perspective de développement plus diversifiée. À mon sens, la notion de “société du savoir” est préférable à celle de “société de l’information” car elle fait une place plus large à la complexité et au dynamisme des changements qui sont à l’œuvre. Comme je l’ai déjà dit, le savoir en question est utile non seulement pour la croissance économique, mais aussi parce qu’il contribue à l’autonomie et au développement de la société dans son ensemble. Le rôle des TIC s’étend donc au développement humain d’une façon plus large et par conséquent, à des domaines tels que la coopération intellectuelle, l’éducation permanente et les valeurs et droits fondamentaux de l’homme. »

Parallèlement, grâce au Web, un nouveau type d’échange surgit : le pair-à-pair. Le pair-à-pair ou P2P (personne à personne) est « une dynamique relationnelle à travers laquelle les pairs collaborent librement les uns avec les autres pour créer de la valeur sous la forme de ressources partagées et diffusées sous la forme de communs »Traduction libre. Citation originale : «[...] relational dynamic through which peers freely collaborate with one another to create value in the form of shared resources, circulated in the form of commons. » (Bauwens et al., 2017, p. 7). Notion courante durant le Moyen-Âge, les communs « sont des ressources partagées, cogouvernées par leurs communautés d’utilisateurs selon les règles et les normes de ces communautés » (Bauwens, Kostakis, 2017, p. 20). Combiné aux communs, le P2P est à la fois « une relation sociale et un mode d’échange, […] une infrastructure socio-technologique et […] un mode de production » qui dessine un nouveau modèle : la société des communs (Bauwens, Kostakis, 2017, p. 31).

Bien qu’en transition, actuellement, notre société est basée encore majoritairement sur les reliquats de la société industrielle. Doucement, celle-ci se transforme vers une société post-industrielle, plus précisément vers la société de la connaissance tout en vivant les prémices de la société des communs. Pas facile donc pour les bibliothèques et surtout pour les bibliothécaires de s’y retrouver — car eux-mêmes, au sein de la même institution, se positionnent de manière disparate par rapport à ces changements.

Bouleversements

Les bibliothèques se sont plus ou moins facilement adaptées à l’informatique durant le siècle dernier. Avec Internet et le Web, il n’est plus seulement question d’adaptation, mais de bouleversement des comportements et des approches liés à l’information. C’est le basculement vers la société de la connaissance. La chaîne création, diffusion, médiation évolue. Avec le Web, tout un chacun devient producteur d’informations. Les moteurs de recherche et les différentes plateformes changent la façon dont l’information est diffusée et rendue accessible. Ce nouveau paradigme « fait basculer les bibliothèques dans un nouveau cycle, où l’abondance (de biens culturels, d’œuvres, d’information) a remplacé la pénurie, où la chaîne de production, de diffusion et de légitimation est bouleversée, où l’interaction des réseaux ignore les propositions des institutions. » (Bertrand, 2011, p. 86).

Si ce bouleversement a fait chuter le nombre de prêts en bibliothèques, ce n’est pas le cas de la fréquentation. Les espaces de travail sont en effet de plus en plus sollicités. Par ailleurs, nous assistons à une « augmentation considérable des services distants (bases de données, services questions/réponses), une évolution qui amoindrit le rôle d’approvisionnement de la bibliothèque au bénéfice de services personnalisés ou d’un usage social du lieu » (Bertrand, 2011, p. 87). Le Web démocratise également l’utilisation des ressources numériques. Anne-Marie Bertrand identifie trois phénomènes liés à cette évolution vers le numérique, dont deux semblent pertinents (Bertrand, 2011, p. 85) :

  • Dématérialisation: les ressources informationnelles et les produits culturels sont accessibles en tout temps, partout et rapidement. Ainsi, le rôle agrégateur de la bibliothèque se voit réduit. En effet, musique, presse, films, livres, etc. sont également facilement disponibles hors du circuit commercial et hors institution.

  • Désintermédiation: les plateformes web et l’horizontalité des relations qu’elles induisent mettent à mal le rôle « prescripteur » historique de la bibliothèque.

Tendances

Les bouleversements présentés vont modifier l’environnement dans lequel les bibliothèques évolueront ces prochaines années. L’IFLA, a identifié cinq grandes tendances qui sont susceptibles de changer leur environnement informationnel durant ce XXIe siècle (IFLA, 2013) :

  • Les nouvelles technologies élargiront et limiteront à la fois l’accès à l’information : l’univers numérique ne cesse de croître et de prendre des parts du marché. « La valeur de la littératie en matière d’information, comme les capacités de base en lecture et l’habileté avec les outils numériques » deviendront des compétences clés. Ceux qui ne les posséderont pas auront des difficultés à s’intégrer dans cet univers et risqueront de rester en marge de ce mouvement, car « la nature des nouveaux modèles d’affaires en ligne déterminera en grande partie qui pourra posséder l’information, en profiter, la partager ou la consulter ».

  • L’enseignement en ligne démocratisera et déstabilisera l’apprentissage à l’échelle mondiale : « L’expansion rapide de l’enseignement en ligne dans le monde rendra les occasions d’apprentissage plus abondantes, moins coûteuses et plus accessibles ». Dans un environnement où l’information sera trouvée facilement, l’authentification et l’exploitation seront des compétences plus importantes que la mémorisation. La formation continue et informelle sera ainsi de plus en plus valorisée et reconnue.

  • Les limites de la protection de la vie privée et des données seront redessinées : la conservation des données par les entreprises et les gouvernements pour le profilage des personnes, s’élargira. La protection de la vie privée et l’amélioration de la confiance envers le Web devront trouver de nouveaux contours et de nouvelles pratiques.

  • Dans les sociétés hyperconnectées, de nouvelles voix et de nouveaux groupes pourront se faire entendre : le réseau permettra de faire émerger de nouvelles idées, de faire entendre de nouvelles voix et de favoriser la formation de mouvements et de communautés. L’engagement civil deviendra plus important. La transparence du secteur public face aux données engendrera de nouveaux services et plateformes numériques.

  • Les nouvelles technologies transformeront l’économie mondiale de l’information : l’expansion des infrastructures, des appareils connectés et réseautés, « de l’impression en trois dimensions et des technologies de traduction transformeront l’économie mondiale de l’information. Les modèles d’affaires de nombreuses industries seront adaptés aux appareils novateurs qui aident les gens à demeurer économiquement actifs à un stade plus avancé de leur vie, et ce, peu importe où ils vivent. »

Ces cinq tendances de base qui restent toujours valables sont nuancées et mises à jour chaque année par l’IFLA. Ajoutons à cela que de manière générale, la pression de la performance et la peur de l’échec conduisent la population à se dire qu’elle « n’a plus le temps ». Elle cherche donc des opportunités de services qui offrent rapidité, flexibilité et confort afin de combiner plus efficacement sa vie privée et professionnelle (Cohen et al., 2014, p. 32).

La technologie et la société évoluant à vue d’œil, il est simplement normal de voir apparaître de nouveaux défis pour les bibliothèques qui sont quotidiennement confrontées à ces changements. Ces bouleversements sociétaux sont souvent perçus par les bibliothécaires comme des menaces. En effet, ces derniers ont parfois peur de voir leurs bibliothèques fermées ou leurs métiers évoluer si drastiquement vers la technologie qu’ils en perdraient leur emploi. Il est grand temps de percevoir ces bouleversements comme une nouvelle opportunité d’évolution de nos bibliothèques.

Les chartes et cadres légaux écrits au XXe siècle ont posé des bases solides sur lesquelles les bibliothèques vont s’appuyer pour évoluer. Les missions évoquées plus haut sont encore bien actuelles aujourd’hui. Simplement, il est nécessaire que les professionnels prennent du recul par rapport à ces dernières et les regardent à travers le prisme de la société du XXIe siècle et non plus celle du XXe siècle. En effet, les professionnels du XXe siècle ont apporté une contribution exceptionnelle en matière de normes de description et de conservation que l’on peut décrire comme le triplet description-conservation-diffusion. Il est temps maintenant que les professionnels du XXIe siècle prennent du recul sur la société et adoptent un regard neuf sur les missions traditionnelles transmises par leurs prédécesseurs. Il ne s’agit pas d’une révolution, mais d’une évolution du triplet description-conservation-diffusion. Une évolution qui s’intéresse aux opportunités qu’offre le XXIe siècle.

Souvent, les bibliothèques (suisses) se contentent de répondre aux défis par la mise en place ponctuelle de nouveaux services à distance, l’amélioration de la convivialité des locaux et de l’accueil, l’élargissement des horaires d’ouverture et une meilleure communication. Nous allons le voir, les modèles étrangers, eux, souvent anglo-saxons, vont beaucoup plus loin et sont bien plus cohérents (Bertrand, 2011, p. 107). Il est temps de s’immerger dans ces modèles et de s’en inspirer afin de les appliquer concrètement en Suisse ! Traduction libre. Citation originale : «[…] relational dynamic through which peers freely collaborate with one another to create value in the form of shared resources, circulated in the form of commons. »

← Bibliothèques du XXIe siècle Bibliothèque troisième lieu →